Enlèvement de Bella Bah
Enlèvement de Bella Bah : les Peuls sont-ils marginalisés en Guinée ?
OPINION — Jusqu’à quand l’ethnocentrisme continuera-t-il d’empoisonner le débat public en Guinée ? Jusqu’à quand une partie des Guinéens aura-t-elle le sentiment que la loi, la justice et même la liberté d’expression ne s’appliquent pas de la même manière à tout le monde ?
L’affaire Bella Bah remet brutalement ces questions au centre du débat.
L’enseignant et activiste Bella Bah est porté disparu depuis le samedi 8 août 2026. Selon son épouse et des témoins cités par plusieurs médias, il aurait été emmené dans son établissement scolaire à Conakry par des hommes cagoulés portant des tenues de la gendarmerie nationale. Sa famille affirme ne pas savoir où il se trouve. Les autorités guinéennes n’avaient pas apporté de réponse publique aux sollicitations de l’AFP au moment de la publication des premiers articles.
Et c’est précisément là que commence le problème.
On peut être en désaccord avec Bella Bah. On peut trouver certaines de ses déclarations excessives, maladroites ou provocatrices. C’est le droit de chacun. Mais dans un État de droit, lorsqu’un citoyen est soupçonné d’avoir enfreint la loi, il doit être arrêté dans un cadre légal, informé des faits qui lui sont reprochés, avoir accès à sa famille et à un avocat, puis être présenté devant la justice.
Faire disparaître quelqu’un dans l’incertitude ne peut jamais devenir une manière normale de gérer la contestation politique.
Bella Bah aujourd’hui, mais la question dépasse Bella Bah
Ce qui rend cette affaire encore plus inquiétante, c’est qu’elle ne survient pas dans le vide.
Des organisations internationales de défense des droits humains documentent depuis plusieurs années des enlèvements et disparitions de militants, journalistes et opposants en Guinée. Amnesty International rappelait encore en juillet 2026 que le sort d’Oumar Sylla, dit Foniké Menguè, et de Mamadou Billo Bah restait inconnu deux ans après leur disparition en juillet 2024. L’organisation évoque plus largement une multiplication des enlèvements et disparitions visant notamment des voix critiques.
C’est donc une question qui devrait préoccuper tous les Guinéens, quelle que soit leur ethnie et quelle que soit leur position politique.
Mais il faut aussi parler d’un autre malaise, beaucoup plus sensible : le sentiment de deux poids, deux mesures entre les communautés guinéennes.
De nombreux Peuls ont aujourd’hui le sentiment que lorsqu’un membre de leur communauté critique le pouvoir, ses paroles sont scrutées, interprétées et parfois lourdement sanctionnées, alors que des discours considérés comme hostiles aux Peuls ne provoquent pas toujours la même réaction.
Ce sentiment existe. Le balayer d’un revers de la main serait une erreur.
Mais il faut également être rigoureux : pour affirmer qu’une personne est poursuivie parce qu’elle est peule, il faut pouvoir le démontrer. L’indignation ne doit pas remplacer les faits.
La meilleure réponse consiste donc à demander quelque chose de très simple : la même loi pour tout le monde.
Si un Peul tient des propos incitant à la haine ethnique, la loi doit s’appliquer.
Si un Malinké tient les mêmes propos, la même loi doit s’appliquer.
Si un Soussou ou un Forestier fait la même chose, exactement la même règle doit s’appliquer.
C’est cela, une République.
Les Peuls n’ont pas à prouver qu’ils sont Guinéens.
Il faut également rappeler une évidence que nous ne devrions même plus avoir besoin de répéter : les Peuls sont Guinéens.
Ils ne sont pas des invités en Guinée. Ils ne sont pas des étrangers tolérés sur le territoire. Ils font partie de l’histoire, de la culture, de l’économie et de la construction de cette nation, au même titre que les Malinkés, les Soussous, les Kissis, les Guerzés, les Tomas et toutes les autres communautés du pays.
Personne n’est propriétaire de la Guinée plus qu’un autre.
Nous n’avons pas choisi notre ethnie. Nous n’avons pas choisi la famille dans laquelle nous sommes nés. Mais nous partageons un pays et un destin communs.
Alors pourquoi continuer à transformer chaque désaccord politique en affrontement communautaire ?
Pourquoi, lorsqu’un Guinéen critique un dirigeant, faut-il immédiatement regarder son nom de famille ou son origine ?
Pourquoi sommes-nous incapables de nous opposer politiquement sans faire entrer l’ethnie dans la discussion ?
Ceux qui détiennent les armes ont une responsabilité particulière.
Les gouvernements passent. Les présidents passent. Les militaires retournent un jour dans les casernes. Les opposants d’aujourd’hui peuvent devenir les dirigeants de demain.
Aucun pouvoir humain n’est éternel.
Ceux qui détiennent aujourd’hui les armes et l’autorité de l’État devraient donc comprendre que leur responsabilité est supérieure à celle du simple citoyen. Les forces de défense et de sécurité ne doivent pas protéger une communauté, un parti ou un homme. Elles doivent protéger la nation tout entière.
C’est précisément parce qu’elles possèdent les armes qu’elles doivent être les premières à respecter la loi.
Un uniforme ne donne pas le droit de faire ce que l’on veut.
Le pouvoir ne donne pas le droit de faire disparaître un citoyen.
Et la critique du gouvernement ne doit jamais faire perdre à quelqu’un ses droits fondamentaux.
Personne ne veut voir la Guinée sombrer.
Personne de responsable ne souhaite voir la Guinée connaître les violences et les déchirures que d’autres pays de notre région ont vécues au cours de leur histoire.
La Côte d’Ivoire a connu une grave crise politico-militaire et des violences postélectorales. Le Liberia a subi des années de guerres civiles dévastatrices. Ces tragédies doivent servir d’avertissement, pas de modèle.
C’est justement à ceux qui détiennent aujourd’hui le pouvoir et les armes de faire extrêmement attention.
Quand une population commence à croire que la justice est sélective, la confiance disparaît.
Quand des citoyens pensent que leur origine ethnique détermine la manière dont l’État les traite, la frustration s’installe.
Et lorsqu’on laisse les frustrations ethniques s’accumuler pendant des années, c’est toute la nation qui finit par payer le prix.
La Guinée ne doit jamais arriver là.
Où est Bella Bah ?
Aujourd’hui, avant même les grands discours politiques, il existe une question beaucoup plus simple :
Où est Bella Bah ?
S’il a commis une infraction, que les autorités disent laquelle.
S’il est détenu, que son lieu de détention soit communiqué.
Qu’il puisse voir un avocat.
Que sa famille sache où il se trouve.
Et qu’une procédure judiciaire normale soit suivie.
C’est tout ce que l’on devrait attendre d’un État.
Demander cela n’est ni être anti-gouvernement, ni être pro-Peul, ni être pro-opposition.
C’est demander que la Guinée fonctionne comme un pays où la loi protège aussi celui qui critique le pouvoir.
Nous n’avons peut-être pas choisi de naître Guinéens, mais une chose est certaine : nous sommes Guinéens et nous le resterons.
Peuls, Malinkés, Soussous, Forestiers et toutes les autres communautés : notre avenir est condamné à être commun.
Le véritable combat ne devrait donc jamais être Peul contre Malinké, Malinké contre Soussou ou une communauté contre une autre.
Le combat qui mérite d’être mené est celui d’une Guinée dans laquelle personne n’est au-dessus de la loi et personne n’est en dessous de la protection de la loi.
Et aujourd’hui, l’affaire Bella Bah nous oblige à poser cette question :
Combien de disparitions faudra-t-il encore avant que les Guinéens, toutes ethnies confondues, disent que cela suffit ?